Mardi 29 mai 2 29 /05 /Mai 17:08

Tous deux ils s’endormirent dans le même rêve, et Charles commença dès lors à jeter quelques roses sur son deuil. Le lendemain matin, madame Grandet trouva sa fille se promenant avant le déjeuner en compagnie de Charles. Le jeune homme était encore triste comme devait l’être un malheureux descendu pour ainsi dire au fond de ses chagrins, et qui, en mesurant la profondeur de l’abîme où il était tombé, avait senti tout le poids de sa vie future.

 

– Mon père ne reviendra que pour le dîner, dit Eugénie en voyant l’inquiétude peinte sur le visage de sa mère.

 

Il était facile de voir dans les manières, sur la figure d’Eugénie et dans la singulière douceur que contracta sa voix, une conformité de pensée entre elle et son cousin. Leurs âmes s’étaient ardemment épousées avant peut-être même d’avoir bien éprouvé la force des sentiments par lesquels ils s’unissaient l’un à l’autre. Charles resta dans la salle, et sa mélancolie y fut respectée. Chacune des trois femmes eut à s’occuper. Grandet ayant oublié ses affaires, il vint un assez grand nombre de personnes. Le couvreur, le plombier, le maçon, les terrassiers, le charpentier, des closiers, des fermiers, les uns pour conclure des marchés relatifs à des réparations, les autres pour payer des fermages ou recevoir de l’argent. Madame Grandet et Eugénie furent donc obligées d’aller et de venir, de répondre aux interminables discours des ouvriers et des gens de la campagne. Nanon encaissait les redevances dans sa cuisine. Elle attendait toujours les ordres de son maître pour savoir ce qui devait être gardé pour la maison ou vendu au marché. L’habitude du bonhomme était, comme celle d’un grand nombre de gentilshommes campagnards, de boire son mauvais vin et de manger ses fruits gâtés. Vers cinq heures du soir, Grandet revint d’Angers ayant eu quatorze mille francs de son or, et tenant dans son portefeuille des bons royaux qui lui portaient intérêt jusqu’au jour où il aurait à payer ses rentes. Il avait laissé Cornoiller à Angers, pour y soigner les chevaux à demi fourbus, et les ramener lentement après les avoir bien fait reposer.

 

– Je reviens d’Angers, ma femme, dit-il. J’ai faim.

 

Nanon lui cria de la cuisine :

 

– Est-ce que vous n’avez rien mangé depuis hier ?

 

– Rien, répondit le bonhomme.

 

Nanon apporta la soupe. Des Grassins vint prendre les ordres de son client au moment où la famille était à table. Le père Grandet n’avait seulement pas vu son neveu.

 

– Mangez tranquillement, Grandet, dit le banquier. Nous causerons. Savez-vous ce que vaut l’or à Angers où l’on en est venu chercher pour Nantes ? je vais en envoyer.

 

– N’en envoyez pas, répondit le bonhomme, il y en a déjà suffisamment. Nous sommes trop bons amis pour que je ne vous évite pas une perte de temps.

 

– Mais l’or y vaut treize francs cinquante centimes.

 

– Dites donc valait.

 

– D’où diable en serait-il venu ?

 

– Je suis allé cette nuit à Angers, lui répondit Grandet à voix basse.

 

Le banquier tressaillit de surprise. Puis une conversation s’établit entre eux d’oreille à oreille, pendant laquelle des Grassins et Grandet regardèrent Charles à plusieurs reprises. Au moment où sans doute l’ancien tonnelier dit au banquier de lui acheter cent mille livres de rente, des Grassins laissa derechef échapper un geste d’étonnement.

 

– Monsieur Grandet, dit-il à Charles, je pars pour Paris ; et, si vous aviez des commissions à me donner…

 

– Aucune, monsieur. Je vous remercie, répondit Charles.

 

– Remerciez-le mieux que ça, mon neveu. Monsieur va pour arranger les affaires de la maison Guillaume Grandet.

 

– Y aurait-il donc quelque espoir, demanda Charles.

 

– Mais, s’écria le tonnelier avec un orgueil bien joué, n’êtes-vous pas mon neveu ? votre honneur est le nôtre. Ne vous nommez-vous pas Grandet ?

 

Charles se leva, saisit le père Grandet, l’embrassa, pâlit et sortit. Eugénie contemplait son père avec admiration.

 

– Allons, adieu, mon bon des Grassins, tout à vous, et emboisez-moi bien ces gens-là ! Les deux diplomates se donnèrent une poignée de main, l’ancien tonnelier reconduisit le banquier jusqu’à la porte ; puis, après l’avoir fermée, il revint et dit à Nanon en se plongeant dans son fauteuil :

 

– Donne-moi du cassis ? Mais trop ému pour rester en place, il se leva, regarda le portrait de monsieur de La Bertellière et se mit à chanter, en faisant ce que Nanon appelait des pas de danse :

 

Dans les gardes françaises

 

J’avais un bon papa.

 

Nanon, madame Grandet, Eugénie s’examinèrent mutuellement et en silence. La joie du vigneron les épouvantait toujours quand elle arrivait à son apogée. La soirée fut bientôt finie. D’abord le père Grandet voulut se coucher de bonne heure ; et, lorsqu’il se couchait, chez lui tout devait dormir ; de même que quand Auguste buvait la Pologne était ivre. Puis Nanon, Charles et Eugénie n’étaient pas moins las que le maître. Quant à madame Grandet, elle dormait, mangeait, buvait, marchait suivant les désirs de son mari. Néanmoins, pendant les deux heures accordées à la digestion, le tonnelier, plus facétieux qu’il ne l’avait jamais été, dit beaucoup de ses apophthegmes particuliers, dont un seul donnera la mesure de son esprit. Quand il eut avalé son cassis, il regarda le verre.

 

– On n’a pas plutôt mis les lèvres à un verre qu’il est déjà vide ! Voilà notre histoire. On ne peut pas être et avoir été. Les écus ne peuvent pas rouler et rester dans votre bourse, autrement la vie serait trop belle.

 

Il fut jovial et clément. Lorsque Nanon vint avec son rouet :

 

– Tu dois être lasse, lui dit-il. Laisse ton chanvre.

 

– Ah ! ben ! … quien, je m’ennuierais, répondit la servante.

 

– Pauvre Nanon ! Veux-tu du cassis ?

 

– Ah ! pour du cassis, je ne dis pas non ; madame le fait ben mieux que les apothicaires. Celui qu’i vendent est de la drogue.

 

– Ils y mettent trop de sucre, ça ne sent plus rien, dit le bonhomme.

 

Le lendemain la famille, réunie à huit heures pour le déjeuner, offrit le tableau de la première scène d’une intimité bien réelle. Le malheur avait promptement mis en rapport madame Grandet, Eugénie et Charles ; Nanon elle-même sympathisait avec eux sans le savoir. Tous quatre commencèrent à faire une même famille. Quant au vieux vigneron, son avarice satisfaite et la certitude de voir bientôt partir le mirliflor sans avoir à lui payer autre chose que son voyage à Nantes, le rendirent presque indifférent à sa présence au logis. Il laissa les deux enfants, ainsi qu’il nomma Charles et Eugénie, libres de se comporter comme bon leur semblerait sous l’œil de madame Grandet, en laquelle il avait d’ailleurs une entière confiance en ce qui concernait la morale publique et religieuse. L’alignement de ses prés et des fossés jouxtant la route, ses plantations de peupliers en Loire et les travaux d’hiver dans ses clos et à Froidfond l’occupèrent exclusivement. Dès lors commença pour Eugénie le primevère de l’amour. Depuis la scène de nuit pendant laquelle la cousine donna son trésor au cousin, son cœur avait suivi le trésor. Complices tous deux du même secret, ils se regardaient en s’exprimant une mutuelle intelligence qui approfondissait leurs sentiments et les leur rendait mieux communs, plus intimes, en les mettant pour ainsi dire, tous deux en dehors de la vie ordinaire. La parenté n’autorisait-elle pas une certaine douceur dans l’accent, une tendresse dans les regards : aussi Eugénie se plut-elle à endormir les souffrances de son cousin dans les joies enfantines d’un naissant amour. N’y a-t-il pas de gracieuses similitudes entre les commencements de l’amour et ceux de la vie ? Ne berce-t-on pas l’enfant par de doux chants et de gentils regards ? Ne lui dit-on pas de merveilleuses histoires qui lui dorent l’avenir ? Pour lui l’espérance ne déploie-t-elle pas incessamment ses ailes radieuses ? Ne verse-t-il pas tour à tour des larmes de joie et de douleur ? Ne se querelle-t-il pas pour des riens, pour des cailloux avec lesquels il essaie de se bâtir un mobile palais, pour des bouquets aussitôt oubliés que coupés ? N’est-il pas avide de saisir le temps, d’avancer dans la vie ? L’amour est notre seconde transformation. L’enfance et l’amour furent même chose entre Eugénie et Charles : ce fut la passion première avec tous ses enfantillages, d’autant plus caressants pour leurs cœurs qu’ils étaient enveloppés de mélancolie. En se débattant à sa naissance sous les crêpes du deuil, cet amour n’en était d’ailleurs que mieux en harmonie avec la simplicité provinciale de cette maison en ruines. En échangeant quelques mots avec sa cousine au bord du puits, dans cette cour muette ; en restant dans ce jardinet, assis sur un banc moussu jusqu’à l’heure où le soleil se couchait, occupés à se dire de grands riens ou recueillis dans le calme qui régnait entre le rempart et la maison, comme on l’est sous les arcades d’une église, Charles comprit la sainteté de l’amour ; car sa grande dame, sa chère Annette ne lui en avait fait connaître que les troubles orageux. Il quittait en ce moment la passion parisienne, coquette, vaniteuse, éclatante, pour l’amour pur et vrai. Il aimait cette maison, dont les mœurs ne lui semblèrent plus si ridicules. Il descendait dès le matin afin de pouvoir causer avec Eugénie quelques moments avant que Grandet ne vint donner les provisions ; et, quand les pas du bonhomme retentissaient dans les escaliers, il se sauvait au jardin. La petite criminalité de ce rendez-vous matinal, secret même pour la mère d’Eugénie, et que Nanon faisait semblant de ne pas apercevoir, imprimait à l’amour le plus innocent du monde la vivacité des plaisirs défendus. Puis, quand, après le déjeuner, le père Grandet était parti pour aller voir ses propriétés et ses exploitations, Charles demeurait entre la mère et la fille, éprouvant des délices inconnues à leur prêter les mains pour dévider du fil, à les voir travaillant, à les entendre jaser La simplicité de cette vie presque monastique, qui lui révéla les beautés de ces âmes auxquelles le monde était inconnu, le toucha vivement. Il avait cru ces mœurs impossibles en France, et n’avait admis leur existence qu’en Allemagne, encore n’était-ce que fabuleusement et dans les romans d’Auguste Lafontaine. Bientôt pour lui Eugénie fut l’idéal de la Marguerite de Gœthe, moins la faute. Enfin de jour en jour ses regards, ses paroles ravirent la pauvre fille, qui s’abandonna délicieusement au courant de l’amour ; elle saisissait sa félicité comme un nageur saisit la branche de saule pour se tirer du fleuve et se reposer sur la rive. Les chagrins d’une prochaine absence n’attristaient-ils pas déjà les heures les plus joyeuses de ces fuyardes journées ? Chaque jour un petit événement leur rappelait la prochaine séparation. Ainsi, trois jours après le départ de des Grassins, Charles fut emmené par Grandet au Tribunal de Première Instance avec la solennité que les gens de province attachent à de tels actes, pour y signer une renonciation à la succession de son père. Répudiation terrible ! espèce d’apostasie domestique. Il alla chez maître Cruchot faire faire deux procurations, l’une pour des Grassins, l’autre pour l’ami chargé de vendre son mobilier. Puis il fallut remplir les formalités nécessaires pour obtenir un passeport à l’étranger. Enfin, quand arrivèrent les simples vêtements de deuil que Charles avait demandés à Paris, il fit venir un tailleur de Saumur et lui vendit sa garde-robe inutile. Cet acte plut singulièrement au père Grandet.

 

– Ah ! vous voilà comme un homme qui doit s’embarquer et qui veut faire fortune, lui dit-il en le voyant vêtu d’une redingote de gros drap noir. Bien, très-bien !

 

– Je vous prie de croire, monsieur, lui répondit Charles, que je saurai bien avoir l’esprit de ma situation.

 

– Qu’est-ce que c’est que cela ? dit le bonhomme dont les yeux s’animèrent à la vue d’une poignée d’or que lui montra Charles.

 

– Monsieur, j’ai réuni mes boutons, mes anneaux, toutes les superfluités que je possède et qui pouvaient avoir quelque valeur ; mais, ne connaissant personne à Saumur, je voulais vous prier ce matin de…

 

– De vous acheter cela ? dit Grandet en l’interrompant.

 

– Non, mon oncle, de m’indiquer un honnête homme qui…

 

– Donnez-moi cela, mon neveu ; j’irai vous estimer cela là-haut, et je reviendrai vous dire ce que cela vaut, à un centime près. Or de bijou, dit-il en examinant une longue chaîne, dix-huit à dix-neuf carats.

 

Le bonhomme tendit sa large main et emporta la masse d’or.

 

– Ma cousine, dit Charles, permettez-moi de vous offrir ces deux boutons qui pourront vous servir à attacher des rubans à vos poignets. Cela fait un bracelet fort à la mode en ce moment.

 

– J’accepte sans hésiter, mon cousin, dit-elle en lui jetant un regard d’intelligence.

 

– Ma tante, voici le dé de ma mère, je le gardais précieusement dans ma toilette de voyage, dit Charles en présentant un joli dé d’or à madame Grandet qui depuis dix ans en désirait un.

 

– Il n’y a pas de remercîments possibles, mon neveu, dit la vieille mère dont les yeux se mouillèrent de larmes. Soir et matin dans mes prières j’ajouterai la plus pressante de toutes pour vous, en disant celle des voyageurs. Si je mourais, Eugénie vous conserverait ce bijou.

 

– Cela vaut neuf cent quatre-vingt-neuf francs soixante-quinze centimes, mon neveu, dit Grandet en ouvrant la porte. Mais, pour vous éviter la peine de vendre cela, je vous en compterai l’argent… en livres.

 

Le mot en livres signifie sur le littoral de la Loire que les écus de six livres doivent être acceptés pour six francs sans déduction.

 

– Je n’osais vous le proposer, répondit Charles ; mais il me répugnait de brocanter mes bijoux dans la ville que vous habitez. Il faut laver son linge sale en famille, disait Napoléon. Je vous remercie donc de votre complaisance. Grandet se gratta l’oreille, et il y eut un moment de silence.

 

– Mon cher oncle, reprit Charles en le regardant d’un air inquiet comme s’il eût craint de blesser sa susceptibilité, ma cousine et ma tante ont bien voulu accepter un faible souvenir de moi ; veuillez à votre tour agréer des boutons de manche qui me deviennent inutiles : ils vous rappelleront un pauvre garçon qui, loin de vous, pensera certes à ceux qui désormais seront toute sa famille.

 

– Mon garçon ! mon garçon, faut pas te dénuer comme ça… Qu’as-tu donc, ma femme ? dit-il en se tournant avec avidité vers elle, ah ! un dé d’or. Et toi, fifille, tiens, des agrafes de diamants. Allons, je prends tes boutons, mon garçon, reprit-il en serrant la main de Charles. Mais… tu me permettras de… te payer… ton, oui… ton passage aux Indes. Oui, je veux te payer ton passage. D’autant, vois-tu, garçon, qu’en estimant tes bijoux, je n’en ai compté que l’or brut, il y a peut-être quelque chose à gagner sur les façons. Ainsi, voilà qui est dit. Je te donnerai quinze cents francs… en livres, que Cruchot me prêtera ; car je n’ai pas un rouge liard ici, à moins que Perrottet, qui est en retard de son fermage, ne me le paye. Tiens, tiens, je vais l’aller voir.

 

Il prit son chapeau, mit ses gants et sortit.

 

– Vous vous en irez donc, dit Eugénie en lui jetant un regard de tristesse mêlée d’admiration.

 

– Il le faut, dit-il en baissant la tête.

 

Depuis quelques jours, le maintien, les manières, les paroles de Charles étaient devenus ceux d’un homme profondément affligé, mais qui, sentant peser sur lui d’immenses obligations, puise un nouveau courage dans son malheur. Il ne soupirait plus, il s’était fait homme. Aussi jamais Eugénie ne présuma-t-elle mieux du caractère de son cousin, qu’en le voyant descendre dans ses habits de gros drap noir, qui allaient bien à sa figure pâlie et à sa sombre contenance. Ce jour-là le deuil fut pris par les deux femmes, qui assistèrent avec Charles à un Requiem célébré à la paroisse pour l’âme de feu Guillaume Grandet.

 

Au second déjeuner, Charles reçut des lettres de Paris, et les lut.

 

– Hé ! bien, mon cousin, êtes-vous content de vos affaires ? dit Eugénie à voix basse.

 

– Ne fais donc jamais de ces questions-là, ma fille, répondit Grandet. Que diable, je ne te dis pas les miennes, pourquoi fourres-tu le nez dans celles de ton cousin ? Laisse-le donc, ce garçon.

 

– Oh ! je n’ai point de secrets, dit Charles.

 

– Ta, ta, ta, mon neveu, tu sauras qu’il faut tenir sa langue en bride dans le commerce.

 

Quand les deux amants furent seuls dans le jardin, Charles dit à Eugénie en l’attirant sur le vieux banc où ils s’assirent sous le noyer :

 

– J’avais bien présumé d’Alphonse, il s’est conduit à merveille. Il a fait mes affaires avec prudence et loyauté. Je ne dois rien à Paris, tous mes meubles sont bien vendus, et il m’annonce avoir, d’après les conseils d’un capitaine au long-cours, employé trois mille francs qui lui restaient en une pacotille composée de curiosités européennes desquelles on tire un excellent parti aux Indes. Il a dirigé mes colis sur Nantes, où se trouve un navire en charge pour Java. Dans cinq jours, Eugénie, il faudra nous dire adieu pour toujours peut-être, mais au moins pour long-temps. Ma pacotille et dix mille francs que m’envoient deux de mes amis sont un bien petit commencement. Je ne puis songer à mon retour avant plusieurs années. Ma chère cousine, ne mettez pas en balance ma vie et la vôtre, je puis périr, peut-être se présentera-t-il pour vous un riche établissement…

 

– Vous m’aimez ? … dit-elle.

 

– Oh ! oui, bien, répondit-il avec une profondeur d’accent qui révélait une égale profondeur dans le sentiment.

 

– J’attendrai, Charles. Dieu ! mon père est à sa fenêtre, dit-elle en repoussant son cousin qui s’approchait pour l’embrasser.

 

Elle se sauva sous la voûte, Charles l’y suivit ; en le voyant, elle se retira au pied de l’escalier et ouvrit la porte battante ; puis, sans trop savoir où elle allait, Eugénie se trouva près du bouge de Nanon, à l’endroit le moins clair du couloir ; là Charles, qui l’avait accompagnée, lui prit la main, l’attira sur son cœur, la saisit par la taille, et l’appuya doucement sur lui. Eugénie ne résista plus ; elle reçut et donna le plus pur, le plus suave, mais aussi le plus entier de tous les baisers.

 

– Chère Eugénie, un cousin est mieux qu’un frère, il peut t’épouser, lui dit Charles.

 

– Ainsi soit-il ! cria Nanon en ouvrant la porte de son taudis.

 

Les deux amants, effrayés, se sauvèrent dans la salle, où Eugénie reprit son ouvrage, et où Charles se mit à lire les litanies de la Vierge dans le paroissien de madame Grandet.

 

– Quien ! dit Nanon, nous faisons tous nos prières.

 

Dès que Charles eut annoncé son départ, Grandet se mit en mouvement pour faire croire qu’il lui portait beaucoup d’intérêt ; il se montra libéral de tout ce qui ne coûtait rien, s’occupa de lui trouver un emballeur, et dit que cet homme prétendait vendre ses caisses trop cher ; il voulut alors à toute force les faire lui-même, et y employa de vieilles planches ; il se leva dès le matin pour raboter, ajuster, planer, clouer ses voliges et en confectionner de très-belles caisses dans lesquelles il emballa tous les effets de Charles ; il se chargea de les faire descendre par bateau sur la Loire, de les assurer, et de les expédier en temps utile à Nantes.

 

Depuis le baiser pris dans le couloir, les heures s’enfuyaient pour Eugénie avec une effrayante rapidité. Parfois elle voulait suivre son cousin. Celui qui a connu la plus attachante des passions, celle dont la durée est chaque jour abrégée par l’âge, par le temps, par une maladie mortelle, par quelques-unes des fatalités humaines, celui-là comprendra les tourments d’Eugénie. Elle pleurait souvent en se promenant dans ce jardin, maintenant trop étroit pour elle, ainsi que la cour, la maison, la ville : elle s’élançait par avance sur la vaste étendue des mers. Enfin la veille du départ arriva. Le matin, en l’absence de Grandet et de Nanon, le précieux coffret où se trouvaient les deux portraits fut solennellement installé dans le seul tiroir du bahut qui fermait à clef et où était la bourse maintenant vide. Le dépôt de ce trésor n’alla pas sans bon nombre de baisers et de larmes. Quand Eugénie mit la clef dans son sein, elle n’eut pas le courage de défendre à Charles d’y baiser la place.

 

– Elle ne sortira pas de là, mon ami.

 

– Eh ! bien, mon cœur y sera toujours aussi.

 

– Ah ! Charles, ce n’est pas bien, dit-elle d’un accent peu grondeur.

 

– Ne sommes-nous pas mariés, répondit-il ; j’ai ta parole, prends la mienne.

 

– A toi, pour jamais ! fut dit deux fois de part et d’autre.

 

Aucune promesse faite sur cette terre ne fut plus pure : la candeur d’Eugénie avait momentanément sanctifié l’amour de Charles. Le lendemain matin le déjeuner fut triste. Malgré la robe d’or et une croix à la Jeannette que lui donna Charles, Nanon elle-même, libre d’exprimer ses sentiments, eut la larme à l’œil.

 

– Ce pauvre mignon, monsieur, qui s’en va sur mer. Que Dieu le conduise.

 

A dix heures et demie, la famille se mit en route pour accompagner Charles à la diligence de Nantes. Nanon avait lâché le chien, fermé la porte, et voulut porter le sac de nuit de Charles. Tous les marchands de la vieille rue étaient sur le seuil de leurs boutiques pour voir passer ce cortège, auquel se joignit sur la place maître Cruchot.

 

– Ne va pas pleurer, Eugénie, lui dit sa mère.

 

– Mon neveu, dit Grandet sous la porte de l’auberge, en embrassant Charles sur les deux joues, partez pauvre, revenez riche, vous trouverez l’honneur de votre père sauf. Je vous en réponds, moi, Grandet ; car, alors, il ne tiendra qu’à vous de…

 

– Ah ! mon oncle, vous adoucissez l’amertume de mon départ. N’est-ce pas le plus beau présent que vous puissiez me faire ?

 

Ne comprenant pas les paroles du vieux tonnelier, qu’il avait interrompu, Charles répandit sur le visage tanné de son oncle des larmes de reconnaissance, tandis qu’Eugénie serrait de toutes ses forces la main de son cousin et celle de son père. Le notaire seul souriait en admirant la finesse de Grandet, car lui seul avait bien compris le bonhomme. Les quatre Saumurois, environnés de plusieurs personnes, restèrent devant la voiture jusqu’à ce qu’elle partît ; puis, quand elle disparut sur le pont et ne retentit plus que dans le lointain :

 

– Bon voyage ! dit le vigneron. Heureusement maître Cruchot fut le seul qui entendit cette exclamation. Eugénie et sa mère étaient allées à un endroit du quai d’où elles pouvaient encore voir la diligence, et agitaient leurs mouchoirs blancs, signe auquel répondit Charles en déployant le sien.

 

– Ma mère, je voudrais avoir pour un moment la puissance de Dieu, dit Eugénie au moment où elle ne vit plus le mouchoir de Charles.

 

Pour ne point interrompre le cours des événements qui se passèrent au sein de la famille Grandet, il est nécessaire de jeter par anticipation un coup d’œil sur les opérations que le bonhomme fit à Paris par l’entremise de des Grassins. Un mois après le départ du banquier, Grandet possédait une inscription de cent mille livres de rente achetée à quatre-vingts francs net. Les renseignements donnés à sa mort par son inventaire n’ont jamais fourni la moindre lumière sur les moyens que sa défiance lui suggéra pour échanger le prix de l’inscription contre l’inscription elle-même. Maître Cruchot pensa que Nanon fut, à son insu, l’instrument fidèle du transport des fonds. Vers cette époque, la servante fit une absence de cinq jours, sous prétexte d’aller ranger quelque chose à Froidfond, comme si le bonhomme était capable de laisser traîner quelque chose. En ce qui concerne les affaires de la maison Guillaume Grandet, toutes les prévisions du tonnelier se réalisèrent.

 

A la Banque de France se trouvent, comme chacun sait, les renseignements les plus exacts sur les grandes fortunes de Paris et des départements. Les noms de des Grassins et de Félix Grandet de Saumur y étaient connus et y jouissaient de l’estime accordée aux célébrités financières qui s’appuient sur d’immenses propriétés territoriales libres d’hypothèques. L’arrivée du banquier de Saumur, chargé, disait-on, de liquider par honneur la maison Grandet de Paris, suffit donc pour éviter à l’ombre du négociant la honte des protêts. La levée des scellés se fit en présence des créanciers, et le notaire de la famille se mit à procéder régulièrement à l’inventaire de la succession. Bientôt des Grassins réunit les créanciers, qui, d’une voix unanime, élurent pour liquidateurs le banquier de Saumur, conjointement avec François Keller, chef d’une riche maison, l’un des principaux intéressés, et leur confièrent tous les pouvoirs nécessaires pour sauver à la fois l’honneur de la famille et les créances. Le crédit du Grandet de Saumur, l’espérance qu’il répandit au cœur des créanciers par l’organe de des Grassins, facilitèrent les transactions ; il ne se rencontra pas un seul récalcitrant parmi les créanciers. Personne ne pensait à passer sa créance au compte de Profits et Pertes, et chacun se disait :

 

– Grandet de Saumur payera ! Six mois s’écoulèrent. Les Parisiens avaient remboursé les effets en circulation et les conservaient au fond de leurs portefeuilles. Premier résultat que voulait obtenir le tonnelier. Neuf mois après la première assemblée, les deux liquidateurs distribuèrent quarante-sept pour cent à chaque créancier. Cette somme fut produite par la vente des valeurs, possessions, biens et choses généralement quelconques appartenant à feu Guillaume Grandet, et qui fut faite avec une fidélité scrupuleuse. La plus exacte probité présidait à cette liquidation. Les créanciers se plurent à reconnaître l’admirable et incontestable honneur des Grandet. Quand ces louanges eurent circulé convenablement, les créanciers demandèrent le reste de leur argent. Il leur fallut écrire une lettre collective à Grandet.

 

– Nous y voilà, dit l’ancien tonnelier en jetant la lettre au feu ; patience, mes petits amis.

 

En réponse aux propositions contenues dans cette lettre, Grandet de Saumur demanda le dépôt chez un notaire de tous les titres de créance existants contre la succession de son frère, en les accompagnant d’une quittance des payements déjà faits, sous prétexte d’apurer les comptes, et de correctement établir l’état de la succession. Ce dépôt souleva mille difficultés. Généralement, le créancier est une sorte de maniaque. Aujourd’hui prêt à conclure, demain il veut tout mettre à feu et à sang ; plus tard il se fait ultra-débonnaire. Aujourd’hui sa femme est de bonne humeur, son petit dernier a fait ses dents, tout va bien au logis, il ne veut pas perdre un sou ; demain il pleut, il ne peut pas sortir, il est mélancolique, il dit oui à toutes les propositions qui peuvent terminer une affaire ; le surlendemain il lui faut des garanties, à la fin du mois il prétend vous exécuter, le bourreau ! Le créancier ressemble à ce moineau franc à la queue duquel on engage les petits enfants à tâcher de poser un grain de sel ; mais le créancier rétorque cette image contre sa créance, de laquelle il ne peut rien saisir. Grandet avait observé les variations atmosphériques des créanciers, et ceux de son frère obéirent à tous ses calculs. Les uns se fâchèrent et se refusèrent net au dépôt.

 

– Bon ! ça va bien, disait Grandet en se frottant les mains à la lecture des lettres que lui écrivait à ce sujet des Grassins. Quelques autres ne consentirent audit dépôt que sous la condition de faire bien constater leurs droits, ne renoncer à aucuns, et se réserver même celui de faire déclarer la faillite. Nouvelle correspondance, après laquelle Grandet de Saumur consentit à toutes les réserves demandées. Moyennant cette concession, les créanciers bénins firent entendre raison aux créanciers durs. Le dépôt eut lieu, non sans quelques plaintes.

 

– Ce bonhomme, dit-on à des Grassins, se moque de vous et de nous. Vingt-trois mois après la mort de Guillaume Grandet, beaucoup de commerçants, entraînés par le mouvement des affaires de Paris, avaient oublié leurs recouvrements Grandet, ou n’y pensaient que pour se dire :

 

– Je commence à croire que les quarante-sept pour cent sont tout ce que je tirerai de cela. Le tonnelier avait calculé sur la puissance du temps, qui, disait-il, est un bon diable A la fin de la troisième année, des Grassins écrivit à Grandet que, moyennant dix pour cent des deux millions quatre cent mille francs restant dus par la maison Grandet, il avait amené les créanciers à lui rendre leurs titres. Grandet répondit que le notaire et l’agent de change dont les épouvantables faillites avaient causé la mort de son frère, vivaient, eux ! pouvaient être devenus bons, et qu’il fallait les actionner afin d’en tirer quelque chose et diminuer le chiffre du déficit. A la fin de la quatrième année, le déficit fut bien et dûment arrêté à la somme de douze cent mille francs. Il y eut des pourparlers qui durèrent six mois entre les liquidateurs et les créanciers, entre Grandet et les liquidateurs. Bref, vivement pressé de s’exécuter, Grandet de Saumur répondit aux deux liquidateurs, vers le neuvième mois de cette année, que son neveu, qui avait fait fortune aux Indes, lui avait manifesté l’intention de payer intégralement les dettes de son père ; il ne pouvait pas prendre sur lui de les solder frauduleusement sans l’avoir consulté ; il attendait une réponse. Les créanciers, vers le milieu de la cinquième année, étaient encore tenus en échec avec le mot intégralement, de temps en temps lâché par le sublime tonnelier, qui riait dans sa barbe, et ne disait jamais, sans laisser échapper un fin sourire et un juron, le mot :

 

– Ces PARISIENS ! Mais les créanciers furent réservés à un sort inouï dans les fastes du commerce. Ils se retrouveront dans la position où les avait maintenus Grandet au moment où les événements de cette histoire les obligeront à y reparaître. Quand les rentes atteignirent à 115, le père Grandet vendit, retira de Paris environ deux millions quatre cent mille francs en or, qui rejoignirent dans ses barillets les six cent mille francs d’intérêts composés que lui avaient donnés ses inscriptions. Des Grassins demeurait à Paris. Voici pourquoi. D’abord il fut nommé député ; puis il s’amouracha, lui père de famille, mais ennuyé par l’ennuyeuse vie saumuroise, de Florine, une des plus jolies actrices du théâtre de Madame, et il y eut recrudescence du quartier-maître chez le banquier. Il est inutile de parler de sa conduite ; elle fut jugée à Saumur profondément immorale. Sa femme se trouva très-heureuse d’être séparée de biens et d’avoir assez de tête pour mener la maison de Saumur, dont les affaires se continuèrent sous son nom, afin de réparer les brèches faites à sa fortune par les folies de monsieur des Grassins. Les Cruchotins empiraient si bien la situation fausse de la quasi-veuve, qu’elle maria fort mal sa fille, et dut renoncer à l’alliance d’Eugénie Grandet pour son fils. Adolphe rejoignit des Grassins à Paris, et y devint, dit-on, fort mauvais sujet. Les Cruchot triomphèrent.

 

– Votre mari n’a pas de bon sens, disait Grandet en prêtant une somme à madame des Grassins, moyennant sûretés. Je vous plains beaucoup, vous êtes une bonne petite femme.

 

– Ah ! monsieur, répondit la pauvre dame, qui pouvait croire que le jour où il partit de chez vous pour aller à Paris, il courait à sa ruine.

 

– Le ciel m’est témoin, madame, que j’ai tout fait jusqu’au dernier moment pour l’empêcher d’y aller. Monsieur le président voulait à toute force l’y remplacer ; et, s’il tenait tant à s’y rendre, nous savons maintenant pourquoi.

 

Ainsi Grandet n’avait aucune obligation à des Grassins.

 

Par Jonathan - Publié dans : Balzac - Eugénie Grandet
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