ACTE PREMIER
SCÈNE I
La porte du château.
LES SERVANTES, à l’intérieur : Ouvrez la porte ! Ouvrez la porte !
LE PORTIER : Qui est là ? Pourquoi venez-vous m’éveillez ? Sortez par les petites portes ; sortez par les petites portes ; il y en a assez !…
UNE SERVANTE, à l’intérieur : Nous venons laver le seuil, la porte et le perron ; ouvrez donc ! ouvrez donc !
UNE AUTRE SERVANTE, à l’intérieur : Il y aura de grands événements !
TROISIÈME SERVANTE, à l’intérieur : Il y aura de grandes fêtes ! Ouvrez vite !…
LES SERVANTES : Ouvrez donc ! ouvrez donc !
LE PORTIER : Attendez ! attendez ! Je ne sais pas si je pourrai l’ouvrir… Elle ne s’ouvre jamais… Attendez qu’il fasse clair…
PREMIÈRE SERVANTE : Il fait assez clair dehors ; je vois le soleil par les fentes…
LE PORTIER : Voici les grandes clefs… Oh ! comme ils grincent, les verrous et les serrures… Aidez-moi ! aidez-moi !…
LES SERVANTES : Nous tirons, nous tirons…
DEUXIÈME SERVANTE : Elle ne s’ouvrira pas…
PREMIÈRE SERVANTE : Ah ! ah ! Elle s’ouvre ! elle s’ouvre lentement !
LE PORTIER : Comme elle crie ! Elle éveillera tout le monde…
DEUXIÈME SERVANTE, paraissant sur le seuil : Oh ! qu’il fait déjà clair au dehors !
PREMIÈRE SERVANTE : Le soleil se lève sur la mer !
LE PORTIER : Elle est ouverte… Elle est grande ouverte !…
Toutes les servantes paraissent sur le seuil et le franchissent.
PREMIÈRE SERVANTE : Je vais d’abord laver le seuil…
DEUXIÈME SERVANTE : Nous ne pourrons jamais nettoyer tout ceci.
D’AUTRES SERVANTES : Apportez l’eau ! apportez l’eau !
LE PORTIER : Oui, oui ; versez l’eau, versez toute l’eau du déluge ; vous n’en viendrez jamais à bout…
SCÈNE II
Une forêt.
On découvre Mélisande au bord d’une fontaine. – Entre Golaud.
GOLAUD : Je ne pourrai plus sortir de cette forêt. – Dieu sait jusqu’où cette bête m’a mené. Je croyais cependant l’avoir blessée à mort ; et voici des traces de sang. Mais maintenant, je l’ai perdue de vue ; je crois que je me suis perdu moi-même – et mes chiens ne me retrouvent plus – je vais revenir sur mes pas… – J’entends pleurer… Oh ! oh ! qu’y a-t-il là au bord de l’eau ?… Une petite fille qui pleure à la fontaine ! (Il tousse.) – Elle ne m’entend pas. Je ne vois pas son visage. (Il s’approche et touche Mélisande à l’épaule.) Pourquoi pleures-tu ? (Mélisande tressaille, se dresse et veut fuir.) – N’ayez pas peur. Vous n’avez rien à craindre. Pourquoi pleurez-vous, ici, toute seule ?
MÉLISANDE : Ne me touchez pas ! ne me touchez pas !
GOLAUD : N’ayez pas peur… Je ne vous ferai pas… Oh ! vous êtes belle !
MÉLISANDE : Ne me touchez pas ! ou je me jette à l’eau !…
GOLAUD : Je ne vous touche pas… Voyez, je resterai ici, contre l’arbre. N’ayez pas peur. Quelqu’un vous a-t-il fait du mal ?
MÉLISANDE : Oh ! oui ! oui, oui !…
Elle sanglote profondément.
GOLAUD : Qui est-ce qui vous a fait du mal ?
MÉLISANDE : Tous ! tous !
GOLAUD : Quel mal vous a-t-on fait ?
MÉLISANDE : Je ne veux pas le dire ! je ne peux pas le dire !…
GOLAUD : Voyons ; ne pleurez pas ainsi. D’où venez-vous ?
MÉLISANDE : Je me suis enfuie !… enfuie…
GOLAUD : Oui, mais d’où vous êtes-vous enfuie ?
MÉLISANDE : Je suis perdue !… perdue ici… Je ne suis pas d’ici… Je ne suis pas née là…
GOLAUD : D’où êtes-vous ? Où êtes-vous née ?
MÉLISANDE : Oh ! oh ! loin d’ici… loin… loin…
GOLAUD : Qu’est-ce qui brille ainsi au fond de l’eau ?
MÉLISANDE : Où donc ? Ah ! c’est la couronne qu’il m’a donnée. Elle est tombée tandis que je pleurais.
GOLAUD : Une couronne ? – Qui est-ce qui vous a donné une couronne ? – Je vais essayer de la prendre…
MÉLISANDE : Non, non ; je n’en veux plus ! Je préfère mourir tout de suite…
GOLAUD : Je pourrais la retirer facilement. L’eau n’est pas très profonde.
MÉLISANDE : Je n’en veux plus ! Si vous la retirez, je me jette à sa place !…
GOLAUD : Non, non ; je la laisserai là. Elle semble très belle. – Y a-t-il longtemps que vous avez fui ?
MÉLISANDE : Oui… qui êtes-vous ?
GOLAUD : Je suis le prince Golaud – le petit-fils d’Arkël, le vieux roi d’Allemonde…
MÉLISANDE : Oh ! vous avez déjà les cheveux gris…
GOLAUD : Oui ; quelques-uns, ici, près des tempes…
MÉLISANDE : Et la barbe aussi… Pourquoi me regardez-vous ainsi ?
GOLAUD : Je regarde vos yeux. – Vous ne fermez jamais les yeux ?
MÉLISANDE : Si, si ; je les ferme la nuit…
GOLAUD : Pourquoi avez-vous l’air si étonné ?
MÉLISANDE : Vous êtes un géant ?
GOLAUD : Je suis un homme comme les autres…
MÉLISANDE : Pourquoi êtes-vous venu ici ?
GOLAUD : Je n’en sais rien moi-même. Je chassais dans la forêt. Je poursuivais un sanglier. Je me suis trompé de chemin. – Vous avez l’air très jeune. Quel âge avez-vous ?
MÉLISANDE : Je commence à avoir froid…
GOLAUD : Voulez-vous venir avec moi ?
MÉLISANDE : Non, non ; je reste ici…
GOLAUD : Vous ne pouvez pas rester seule. Vous ne pouvez pas rester ici toute la nuit… Comment vous nommez-vous ?
MÉLISANDE : Mélisande.
GOLAUD : Vous ne pouvez pas rester ici, Mélisande. Venez avec moi…
MÉLISANDE : Je reste ici…
GOLAUD : Vous aurez peur, toute seule. Toute la nuit…, ce n’est pas possible. Mélisande, venez, donnez-moi la main…
MÉLISANDE : Oh ! ne me touchez pas !…
GOLAUD : Ne criez pas… Je ne vous toucherai plus. Mais venez avec moi. La nuit sera très noire et très froide. Venez avec moi…
MÉLISANDE : Où allez-vous ?…
GOLAUD : Je ne sais pas… Je suis perdu aussi…
Ils sortent.
SCÈNE III
Une salle dans le château.
GENEVIÈVE : Voici ce qu’il écrit à son frère Pelléas ; « Un soir, je l’ai trouvée tout en pleurs au bord d’une fontaine, dans la forêt où je m’étais perdu. Je ne sais ni son âge, ni qui elle est, ni d’où elle vient et je n’ose pas l’interroger, car elle doit avoir une grande épouvante, et quand on lui demande ce qui lui est arrivé, elle pleure tout à coup comme un enfant et sanglote si profondément qu’on a peur. Au moment où je l’ai trouvée près des sources, une couronne d’or avait glissé de ses cheveux, et était tombée au fond de l’eau. Elle était d’ailleurs vêtue comme une princesse, bien que ses vêtements fussent déchirés par les ronces. Il y a maintenant six mois que je l’ai épousée et je n’en sais pas plus qu’au jour de notre rencontre. En attendant, mon cher Pelléas, toi que j’aime plus qu’un frère, bien que nous ne soyons pas nés du même père ; en attendant, prépare mon retour… Je sais que ma mère me pardonnera volontiers. Mais j’ai peur du roi, notre vénérable aïeul, j’ai peur d’Arkël, malgré toute sa bonté, car j’ai déçu par ce mariage étrange, tous ses projets politiques, et je crains que la beauté de Mélisande n’excuse pas à ses yeux, si sages, ma folie. S’il consent néanmoins à l’accueillir comme il accueillerait sa propre fille, le troisième soir qui suivra cette lettre, allume une lampe au sommet de la tour qui regarde la mer. Je l’apercevrai du pont de notre navire ; sinon j’irai plus loin et ne reviendrai plus… » Qu’en dites-vous ?
ARKEL : Je n’en dis rien. Il a fait ce qu’il devait probablement faire. Je suis très vieux et cependant je n’ai pas encore vu clair, un instant, en moi-même ; comment voulez-vous que je juge ce que d’autres ont fait ? Je ne suis pas loin du tombeau et je ne parviens pas à me juger moi-même… On se trompe toujours lorsqu’on ne ferme pas les yeux pour pardonner ou pour mieux regarder en soi-même. Cela nous semble étrange ; et voilà tout. Il a passé l’âge mûr et il épouse, comme un enfant, une petite fille qu’il trouve près d’une source… Cela nous semble étrange, parce que nous ne voyons jamais que l’envers des destinées… l’envers même de la nôtre… Il avait toujours suivi mes conseils jusqu’ici ; j’avais cru le rendre heureux en l’envoyant demander la main de la princesse Ursule… Il ne pouvait pas rester seul, et depuis la mort de sa femme il était triste d’être seul ; et ce mariage allait mettre fin à de longues guerres et à de vieilles haines… Il ne l’a pas voulu. Qu’il en soit comme il l’a voulu : je ne me suis jamais mis en travers d’une destinée ; et il sait mieux que moi son avenir. Il n’arrive peut-être pas d’événements inutiles…
GENEVIÈVE : il a toujours été si prudent, si grave et si ferme… Si c’était Pelléas, je comprendrais… Mais lui… à son âge… Qui va-t-il introduire ici ? – Une inconnue trouvée le long des routes… Depuis la mort de sa femme il ne vivait plus que pour son fils, le petit Yniold, et s’il allait se remarier, c’était parce que vous l’aviez voulu… Et maintenant… une petite fille dans la forêt… Il a tout oublié… – Qu’allons-nous faire ?…
Entre Pelléas.
ARKEL : Qui est-ce qui entre là ?
GENEVIÈVE : C’est Pelléas. Il a pleuré.
ARKEL : Est-ce toi, Pelléas ? – Viens un peu plus près que je te voie dans la lumière…
PELLÉAS : Grand-père, j’ai reçu, en même temps que la lettre de mon frère, une autre lettre ; une lettre de mon ami Marcellus… Il va mourir et il m’appelle. Il voudrait me voir avant de mourir…
ARKEL : Tu voudrais partir avant le retour de ton frère ? – Ton ami est peut-être moins malade qu’il ne le croit…
PELLÉAS : Sa lettre est si triste qu’on voit la mort entre les lignes… Il dit qu’il sait exactement le jour où la fin doit venir… Il me dit que je puis arriver avant elle si je veux, mais qu’il n’y a plus de temps à perdre. Le voyage est très long et si j’attends le retour de Golaud, il sera peut-être trop tard…
ARKEL : Il faudrait attendre quelque temps cependant… Nous ne savons pas ce que ce retour nous prépare. Et d’ailleurs ton père n’est-il pas ici, au-dessus de nous, plus malade peut-être que ton ami… Pourras-tu choisir entre le père et l’ami ?…
Il sort.
GENEVIÈVE : Aie soin d’allumer la lampe dès ce soir, Pelléas…
Ils sortent séparément.
SCÈNE IV
Devant le château.
Entrent Geneviève et Mélisande.
MÉLISANDE : Il fait sombre dans les jardins. Et quelles forêts, quelles forêts tout autour des palais !…
GENEVIÈVE : Oui ; cela m’étonnait aussi quand je suis arrivée, et cela étonne tout le monde. Il y a des endroits où l’on ne voit jamais le soleil. Mais l’on s’y fait vite… Il y a longtemps… Il y a près de quarante ans que je vis ici… Regardez de l’autre côté, vous aurez la clarté de la mer…
MÉLISANDE : J’entends du bruit au-dessous de nous…
GENEVIÈVE : Oui ; c’est quelqu’un qui monte vers nous… Ah ! c’est Pelléas… Il semble encore fatigué de vous avoir attendue si longtemps…
MÉLISANDE : Il ne nous a pas vues.
GENEVIÈVE : Je crois qu’il nous a vues, mais il ne sait ce qu’il doit faire… Pelléas, Pelléas, est-ce toi ?
PELLÉAS : Oui !… Je venais du côté de la mer…
GENEVIÈVE : Nous aussi ; nous cherchions la clarté. Ici, il fait un peu plus clair qu’ailleurs ; et cependant la mer est sombre.
PELLÉAS : Nous aurons une tempête cette nuit. Nous en avons souvent… et cependant la mer est si calme ce soir… On s’embarquerait sans le savoir et l’on ne reviendrait plus.
MÉLISANDE : Quelque chose sort du port…
PELLÉAS : Il faut que ce soit un grand navire… Les lumières sont très hautes, nous le verrons tout à l’heure quand il entrera dans la bande de clarté…
GENEVIÈVE : Je ne sais pas si nous pourrons le voir… il y a une brume sur la mer…
PELLÉAS : On dirait que la brume s’élève lentement…
MÉLISANDE : Oui ; j’aperçois, là-bas, une petite lumière que je n’avais pas vue…
PELLÉAS : C’est un phare ; il y en a d’autres que nous ne voyons pas encore.
MÉLISANDE : Le navire est dans la lumière… Il est déjà bien loin…
PELLÉAS : C’est un navire étranger. Il me semble plus grand que les nôtres…
MÉLISANDE : C’est le navire qui m’a menée ici !…
PELLÉAS : Il s’éloigne à toutes voiles…
MÉLISANDE : C’est le navire qui m’a menée ici. Il a de grandes voiles… Je le reconnais à ses voiles…
PELLÉAS : Il aura mauvaise mer cette nuit…
MÉLISANDE : Pourquoi s’en va-t-il ?… On ne le voit presque plus… Il fera peut-être naufrage…
PELLÉAS : La nuit tombe très vite…
Un silence.
GENEVIÈVE : Personne ne parle plus ?… Vous n’avez plus rien à vous dire ?… Il est temps de rentrer. Pelléas, montre la route à Mélisande. Il faut que j’aille voir, un instant, le petit Yniold.
Elle sort.
PELLÉAS : On ne voit plus rien sur la mer…
MÉLISANDE : Je vois d’autres lumières.
PELLÉAS : Ce sont les autres phares… Entendez-vous la mer ?… C’est le vent qui s’élève… Descendons par ici. Voulez-vous me donner la main ?
MÉLISANDE : Voyez, voyez, j’ai les mains pleines de feuillages.
PELLÉAS : Je vous soutiendrai par le bras, le chemin est escarpé et il y fait très sombre… Je pars peut-être demain…
MÉLISANDE : Oh !… Pourquoi partez-vous ?
Ils sortent.
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