Obscurité complète. Mercure, seul, rayonnant, à demi étendu sur le devant de la
scène.
MERCURE : Ainsi posté devant la chambre d’Alcmène, j’ai perçu un doux silence, une
douce résistance, une douce lutte ; Alcmène porte en soi maintenant le jeune demi-dieu. Mais auprès d’aucune autre maîtresse Jupiter ne s’est ainsi attardé… Je ne sais si cette ombre vous
paraît lourde, pour moi la mission de prolonger la nuit en ces lieux commence à me peser, si je pense surtout que le monde entier baigne déjà dans la lumière… Nous sommes au cœur de l’été, et il
est sept heures du matin. La grande inondation du jour s’étale, profonde de milliers de lieues, jusque sur la mer, et seul entre les cubes submergés de rose, le palais reste un cône noir… Il est
vraiment l’heure de réveiller mon maître, car il déteste être pressé dans son départ, et sûrement il tiendra, comme avec toutes ses amies, dans les propos de saut de lit, à révéler à Alcmène
qu’il est Jupiter, pour jouir de sa surprise, et de sa fierté. J’ai d’ailleurs suggéré à Amphitryon de venir surprendre sa femme à l’aurore, de façon qu’il soit le premier témoin et le garant de
l’aventure. C’est une prévenance qu’on lui doit et j’éviterai ainsi toute équivoque. À cette heure notre général se met secrètement en route, au galop de son cheval, et il sera avant une heure au
palais. Montre-moi donc tes rayons, soleil, que je choisisse celui qui embrasera ces ténèbres… (Le soleil échantillonne un à un ses rayons.) Pas
celui-là ! Rien de sinistre comme la lumière verte sur les amants qui s’éveillent. Chacun croit tenir un noyé en ses bras. Pas celui-là ! Le violet et le pourpre sont les couleurs qui
irritent les sens. Gardons-les pour ce soir. Voilà, voilà le bon, le safran ! Rien ne relève comme lui la fadeur de la peau humaine… Vas-y, soleil !
La chambre d’Alcmène apparaît dans une lumière de plein soleil.
Alcmène déjà debout. Jupiter étendu sur la couche et dormant.
ALCMÈNE : Lève-toi, chéri. Le soleil est haut.
JUPITER : Où suis-je ?
ALCMÈNE : Où ne se croient jamais les maris au réveil : simplement dans ta maison,
dans ton lit, et près de ta femme.
JUPITER : Le nom de cette femme ?
ALCMÈNE : Son nom du jour est le même que son nom de la nuit, toujours
Alcmène.
JUPITER : Alcmène, la grande femme blonde, grasse à point, qui se tait dans
l’amour ?
ALCMÈNE : Oui, et qui bavarde dès l’aube, et qui va maintenant te mettre à la porte,
tout mari que tu es.
JUPITER : Qu’elle se taise, et revienne dans mes bras !
ALCMÈNE : N’y compte pas. Les femmes grasses à point ressemblent cependant aux rêves,
on ne les étreint que la nuit.
JUPITER : Ferme les yeux et profitons de ces ténèbres.
ALCMÈNE : Non, non, ma nuit n’est pas la nuit. Lève-toi, ou j’appelle.
Jupiter se redresse, contemple le paysage qui étincelle devant les fenêtres.
JUPITER : Quelle nuit divine !
ALCMÈNE : Tu es faible, ce matin, dans tes épithètes, chéri.
JUPITER : Je dis divine !
ALCMÈNE : Que tu dises un repas divin, une pièce de bœuf divine, soit, tu n’es pas
forcé d’avoir sans cesse de l’invention. Mais, pour cette nuit, tu aurais pu trouver mieux.
JUPITER : Qu’aurais-je pu trouver de mieux ?
ALCMÈNE : À peu près tous les adjectifs, à part ton mot divin, vraiment hors d’usage.
Le mot parfait, le mot charmant. Le mot agréable surtout, qui dit bien des choses de cet ordre : quelle nuit agréable !
JUPITER : Alors la plus agréable de toutes nos nuits, n’est-ce pas, de
beaucoup ?
ALCMÈNE : C’est à savoir.
JUPITER : Comment, c’est à savoir ?
ALCMÈNE : As-tu oublié, cher mari, notre nuit de noces, le faible fardeau que j’étais
dans tes bras, et cette trouvaille que nous fîmes de nos deux cœurs au milieu des ténèbres qui nous enveloppaient pour la première fois ensemble dans leur ombre ? Voilà notre plus belle
nuit.
JUPITER : Notre plus belle nuit, soit. Mais la plus agréable, c’est bien
celle-ci.
ALCMÈNE : Crois-tu ? Et la nuit où un grand incendie se déclara dans Thèbes, d’où
tu revins dans l’aurore, doré par elle, et tout chaud comme un pain. Voilà notre nuit la plus agréable, et pas une autre !
JUPITER : Alors, la plus étonnante, si tu veux ?
ALCMÈNE : Pourquoi étonnante ? Oui, celle d’avant-hier, quand tu sauvas de la mer
cet enfant que le courant déportait, et que tu revins, luisant de varech et de lune, tout salé par les dieux et me sauvant toute la nuit à bras le corps dans ton sommeil… Cela était assez
étonnant !… Non, si je voulais donner un adjectif à cette nuit, mon chéri, je dirais qu’elle fut conjugale. Il y avait en elle une sécurité qui m’égayait. Jamais je n’avais été aussi
certaine de te retrouver au matin bien rose, bien vivant, avide de ton petit déjeuner et il me manquait cette appréhension divine, que je ressens pourtant toutes les fois, de te voir à chaque
minute mourir dans mes bras.
JUPITER : Je vois que les femmes aussi emploient le mot divine ?…
ALCMÈNE : Après le mot appréhension, toujours.
Un silence.
JUPITER : Quelle belle chambre !
ALCMÈNE : Tu l’apprécies surtout le matin où tu y es en fraude.
JUPITER : Comme les hommes sont habiles ! Par ce système de pierres transparentes
et de fenêtres, ils arrivent, sur une planète relativement si peu éclairée, à voir plus clair dans leurs maisons qu’aucun être au monde.
ALCMÈNE : Tu n’es pas modeste, chéri. C’est toi qui l’as inventé.
JUPITER : Et quel beau paysage !
ALCMÈNE : Celui-là tu peux le louer, il n’est pas de toi.
JUPITER : Et de qui est-il ?
ALCMÈNE : Du maître des dieux.
JUPITER : On peut savoir son nom ?
ALCMÈNE : Jupiter.
JUPITER : Comme tu prononces bien les noms des dieux ! Qui t’a appris à les mâcher
ainsi des lèvres comme une nourriture divine ? On dirait une brebis qui a cueilli le cytise et, la tête haute, le broute. Mais c’est le cytise qui est parfumé par ta bouche. Répète. On dit
que les dieux ainsi appelés répondent quelquefois par leur présence même.
ALCMÈNE : Neptune ! Apollon !
JUPITER : Non, le premier, répète !
ALCMÈNE : Laisse-moi brouter tout l’Olympe… D’ailleurs j’aime surtout prononcer les
noms des dieux par couples : Mars et Vénus, Jupiter et Junon… Alors je les vois défiler sur la crête des nuages, éternellement, se tenant par la main… Cela doit être
superbe !
JUPITER : Et d’une gaîté… Alors tu trouves beau, cet ouvrage de Jupiter, ces falaises,
ces rocs ?
ALCMÈNE : Très beau. Seulement l’a-t-il fait exprès ?
JUPITER : Tu dis ?
ALCMÈNE : Toi tu fais tout exprès, chéri, soit que tu entes tes cerisiers sur tes
prunes, soit que tu imagines un sabre à deux tranchants. Mais crois-tu que Jupiter ait su vraiment, le jour de la création, ce qu’il allait faire ?
JUPITER : On l’assure.
ALCMÈNE : Il a créé la terre. Mais la beauté de la terre se crée elle-même, à chaque
minute. Ce qu’il y a de prodigieux en elle, c’est qu’elle est éphémère : Jupiter est trop sérieux pour avoir voulu créer de l’éphémère.
JUPITER : Peut-être te représentes-tu mal la création.
ALCMÈNE : Aussi mal, sans doute, que la fin du monde. Je suis à égale distance de l’une
et de l’autre et je n’ai pas plus de mémoire que de prévision. Tu te la représentes, toi, chéri ?
JUPITER : Je la vois… Au début, régnait le chaos… L’idée vraiment géniale de Jupiter,
c’est d’avoir pensé à le dissocier en quatre éléments.
ALCMÈNE : Nous n’avons que quatre éléments ?
JUPITER : Quatre, et le premier est l’eau, et ce ne fut pas le plus simple à créer, je
te prie de le croire ! Cela semble naturel, à première vue, l’eau. Mais imaginer de créer l’eau, avoir l’idée de l’eau, c’est autre chose !
ALCMÈNE : Que pleuraient les déesses, à cette époque, du bronze ?
JUPITER : Ne m’interromps pas. Je tiens à bien te montrer ce qu’était Jupiter. Il peut
t’apparaître tout d’un coup. Tu n’aimerais pas qu’il t’expliquât cela lui-même, dans sa grandeur ?
ALCMÈNE : Il a dû l’expliquer trop souvent. Tu y mettras plus de
fantaisie.
JUPITER : Où en étais-je ?
ALCMÈNE : Nous avions presque fini, au chaos originel…
JUPITER : Ah oui ! Jupiter eut soudain l’idée d’une force élastique et
incompressible, qui comblerait les vides, et amortirait tous les chocs d’une atmosphère encore mal réglée.
ALCMÈNE : L’idée de l’écume, elle est de lui ?
JUPITER : Non, mais l’eau une fois née, il lui vint à l’esprit de la border par des
rives, irrégulières, pour briser les tempêtes, et de semer sur elle, afin que l’œil des dieux ne fût pas toujours agacé par un horizon miroitant, des continents, solubles ou rocailleux. La terre
était créée, et ses merveilles…
ALCMÈNE : Et les pins ?
JUPITER : Les pins ?
ALCMÈNE : Les pins parasols, les pins cèdres, les pins cyprès, toutes ces masses vertes
ou bleues sans lesquelles un paysage n’existe pas… et l’écho ?
JUPITER : L’écho ?
ALCMÈNE : Tu réponds comme lui. Et les couleurs, c’est lui qui a créé les
couleurs ?
JUPITER : Les sept couleurs de l’arc-en-ciel, c’est lui.
ALCMÈNE : Je parle du mordoré, du pourpre, du vert lézard, mes
préférées ?
JUPITER : Il a laissé ce soin aux teinturiers. Mais, recourant aux vibrations diverses
de l’éther, il a fait que par les chocs de doubles chocs moléculaires, ainsi que par les contre réfractions des réfractions originelles, se tendissent à travers l’univers mille réseaux différents
de son ou de couleur, perceptibles ou non (après tout il s’en moque !) aux organes humains.
ALCMÈNE : C’est exactement ce que je disais.
JUPITER : Que disais-tu ?
ALCMÈNE : Qu’il n’a rien fait ! Que nous plonger dans un terrible assemblage de
stupeurs et d’illusions, où nous devons nous tirer seuls d’affaire, moi et mon cher mari.
JUPITER : Tu es impie, Alcmène, sache que les dieux t’entendent !
ALCMÈNE : L’acoustique n’est pas la même pour les dieux que pour nous. Le bruit de mon
cœur couvre sûrement pour des êtres suprêmes celui de mon bavardage, puisque c’est celui d’un cœur simple et droit. D’ailleurs pourquoi m’en voudraient-ils ? Je n’ai pas à nourrir de
reconnaissance spéciale à Jupiter sous le prétexte qu’il a créé quatre éléments au lieu des vingt qu’il nous faudrait, puisque de toute éternité c’était son rôle, tandis que mon cœur peut
déborder de gratitude envers Amphitryon, mon cher mari, qui a trouvé le moyen, entre ses batailles, de créer un système de poulies pour fenêtres et d’inventer une nouvelle greffe pour les
vergers. Tu as modifié pour moi le goût d’une cerise, le calibre d’un rayon : c’est toi mon créateur. Qu’as-tu à me regarder de cet œil ? Les compliments te déçoivent toujours. Tu n’es
orgueilleux que pour moi. Tu me trouves trop terrestre, dis ?
JUPITER, se levant, très solennel. : Tu
n’aimerais pas l’être moins ?
ALCMÈNE : Cela m’éloignerait de toi.
JUPITER : Tu n’as jamais désiré être déesse, ou presque déesse ?
ALCMÈNE : Certes non. Pourquoi faire ?
JUPITER : Pour être honorée et révérée de tous.
ALCMÈNE : Je le suis comme simple femme, c’est plus méritoire.
JUPITER : Pour être d’une chair plus légère, pour marcher sur les airs, sur les
eaux.
ALCMÈNE : C’est ce que fait toute épouse, alourdie d’un bon mari.
JUPITER : Pour comprendre les raisons des choses, des autres mondes.
ALCMÈNE : Les voisins ne m’ont jamais intéressée.
JUPITER : Alors, pour être immortelle !
ALCMÈNE : Immortelle ? À quoi bon ? À quoi cela sert-il ?
JUPITER : Comment, à quoi ! Mais à ne pas mourir !
ALCMÈNE : Et que ferai-je, si je ne meurs pas ?
JUPITER : Tu vivras éternellement, chère Alcmène, changée en astre ; tu
scintilleras dans la nuit jusqu’à la fin du monde.
ALCMÈNE : Qui aura lieu ?
JUPITER : Jamais.
ALCMÈNE : Charmante soirée ! Et toi, que feras-tu ?
JUPITER : Ombre sans voix, fondue dans les brumes de l’enfer, je me réjouirai de penser
que mon épouse flamboie là-haut, dans l’air sec.
ALCMÈNE : Tu préfères d’habitude les plaisirs mieux partagés… Non, chéri, que les dieux
ne comptent pas sur moi pour cet office… L’air de la nuit ne vaut d’ailleurs rien à mon teint de blonde… Ce que je serais crevassée, au fond de l’éternité !
JUPITER : Mais que tu seras froide et vaine, au fond de la mort !
ALCMÈNE : Je ne crains pas la mort. C’est l’enjeu de la vie. Puisque ton Jupiter, à
tort ou à raison, a créé la mort sur la terre, je me solidarise avec mon astre. Je sens trop mes fibres continuer celles des autres hommes, des animaux, même des plantes, pour ne pas suivre leur
sort. Ne me parle pas de ne pas mourir tant qu’il n’y aura pas un légume immortel. Devenir immortel, c’est trahir, pour un humain. D’ailleurs, si je pense au grand repos que donnera la mort à
toutes nos petites fatigues, à nos ennuis de second ordre, je lui suis reconnaissante de sa plénitude, de son abondance même… S’être impatienté soixante ans pour des vêtements mal teints, des
repas mal réussis, et avoir enfin la mort, la constante, l’étalé mort, c’est une récompense hors de toute proportion… Pourquoi me regardes-tu soudain de cet air respectueux ?
JUPITER : C’est que tu es le premier être vraiment humain que je
rencontre…
ALCMÈNE : C’est ma spécialité, parmi les hommes ; tu ne crois pas si bien dire. De
tous ceux que je connais, je suis en effet celle qui approuve et aime le mieux son destin. Il n’est pas une péripétie de la vie humaine que je n’admette, de la naissance à la mort, j’y comprends
même les repas de famille. J’ai des sens mesurés, et qui ne s’égarent pas. Je suis sûre que je suis la seule humaine qui voie à leur vraie taille les fruits, les araignées, et goûte les joies à
leur vrai goût. Et il en est de même de mon intelligence. Je ne sens pas en elle cette part de jeu ou d’erreur, qui provoque, sous l’effet du vin, de l’amour, ou d’un beau voyage, le désir de
l’éternité.
JUPITER : Mais tu n’aimerais pas avoir un fils moins humain que toi, un fils
immortel ?
ALCMÈNE : Il est humain de désirer un fils immortel.
JUPITER : Un fils qui deviendrait le plus grand des héros, qui, dès sa petite enfance,
s’attaquerait à des lions, à des monstres ?
ALCMÈNE : Dès sa petite enfance ! Il aura dans sa petite enfance une tortue et un
barbet.
JUPITER : Qui tuerait des serpents énormes, venus pour l’étrangler dans son
berceau ?
ALCMÈNE : Il ne serait jamais seul. Ces aventures n’arrivent qu’aux fils des femmes de
ménage… Non, je le veux faible, gémissant doucement, et qui ait peur des mouches… Qu’as-tu à t’agiter ainsi ?
JUPITER : Parlons sérieusement, Alcmène. Est-il vrai que tu préférerais te tuer, plutôt
que d’être infidèle à ton mari ?
ALCMÈNE : Tu n’es pas gentil d’en douter !
JUPITER : C’est très dangereux de se tuer !
ALCMÈNE : Pas pour moi, et je t’assure, mari chéri, qu’il n’y aura rien de tragique
dans ma mort. Qui sait ? Elle aura peut-être lieu ce soir, en ce lieu même, si tout à l’heure le dieu de la guerre t’atteint, ou pour toute autre raison ; mais je veillerai à ce que les
spectateurs emportent de son spectacle, au lieu d’un cauchemar, une sérénité. Il y a sûrement une façon, pour les cadavres, de sourire ou de croiser les mains qui arrange tout.
JUPITER : Mais tu pourrais entraîner dans la mort un fils conçu de la veille, à
demi-vivant !
ALCMÈNE : Ce ne serait pour lui qu’une demi-mort. Il y gagnerait sur son lot
futur.
JUPITER : Et tu parles de tout cela, si simplement, si posément, sans y avoir
réfléchi ?
ALCMÈNE : Sans y avoir réfléchi ? On se demande parfois à quoi pensent ces jeunes
femmes toujours riantes, gaies, et grasses à point, comme tu l’assures. Au moyen de mourir sans histoire et sans drame, si leur amour est humilié ou déçu…
JUPITER, se levant majestueusement. :
Écoutez bien, chère Alcmène. Vous êtes pieuse et je vois que vous pouvez comprendre les mystères du monde. Il faut que je vous parle…
ALCMÈNE : Non, non, Amphitryon chéri ! Voilà que tu me dis vous. Je sais trop à
quoi mène ce vous solennel. C’est ta façon d’être tendre. Elle m’intimide. Tâche plutôt, la fois prochaine, de trouver un tutoiement à l’intérieur du tutoiement lui-même.
JUPITER : Ne plaisantez pas. J’ai à vous parler des dieux.
ALCMÈNE : Des dieux !
JUPITER : Il est temps que je vous rende clairs leurs rapports avec les hommes, les
hypothèques imprescriptibles qu’ils ont sur les habitants de la terre et leurs épouses.
ALCMÈNE : Tu deviens fou ! Tu vas parler des dieux au seul moment du jour où les
humains, ivres de soleil, lancés vers le labour ou la pêche, ne sont plus qu’à l’humanité. D’ailleurs l’armée t’attend. Il te reste juste quelques heures si tu veux tuer des ennemis à jeun. Pars,
chéri, pour me retrouver plus vite ; et d’ailleurs la maison m’appelle, mon mari. J’ai ma visite d’intendante à faire… Si vous restez, cher Monsieur, j’aurai à vous parler aussi de façon
solennelle, non des dieux, mais de mes bonnes. Je crois bien qu’il va falloir nous séparer de Nenetza. Outre sa manie de ne nettoyer dans les mosaïques que les carreaux de couleur noire, elle a
cédé, comme vous le dites, aux dieux, et elle est enceinte.
JUPITER : Alcmène ! chère Alcmène ! Les dieux apparaissent à l’heure précise
où nous les attendons le moins.
ALCMÈNE : Amphitryon, cher mari ! Les femmes disparaissent à la seconde où nous
croyons les tenir !
JUPITER : Leur colère est terrible. Ils n’acceptent ni les ordres ni la
moquerie !
ALCMÈNE : Mais toi tu acceptes tout, chéri, et c’est pour cela que je t’aime… Même un
baiser de loin, à la main !… À ce soir… Adieu…
Elle sort. Mercure entre.
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